13 janvier 2010

Jean-Léon Gérôme*

J’ai froid. Très froid d’un coup. Ce que ça peut saisir ! Jean, Léon et Gérôme sont là. Ils parlent un peu tous en même temps sans s’écouter ni se répondre. Qu’est-ce qu’ils disent d’ailleurs ? Je comprends pas. Ils balancent des mots. La lumière est faible, diffusée par la brume. Les arbres autour forment des masses énormes et noires. La neige a fixé nos pas, et les traces du combat sont lisibles au sol. Le blanc est gratté de noir. Ma place, là, et la sienne, en face. Mes jambes sont molles et comme détachées du corps. Mais je crois que ça va. Jean me maintien par les aisselles et comme il me déplace légèrement mes pieds dessinent des lignes dans la neige. Jolis chaussons, juste noircis. J’ai mal, un peu. Ma tête est lourde, elle. Le côté droit, sous la poitrine me lance. C’est là qu’il a du enfoncer la lame. Comment ça a pu m’arriver ? J’ai toujours été vigilent. La blessure est légère, puisque tout va bien. J’ai mal quand même. Alors c’est sérieux. La mort ? Je vais attendre. Je ne sais pas. Quand est-ce qu'on agonise ? Pour l'instant c'est paisible. La soirée était belle. Il faisait bon dedans. Maintenant la musique a cessé. Du moins je ne l’entends plus, ni les cris, ni les crissements des semelles sur le paquet ciré. Les bals masqués ont quelque chose d’effrayant. Les visages grimés, les loups, les costumes et toute la mascarade ! Pourtant la salle était belle et bien remplie. Toutes ces jeunes filles excitées comme pour leur première danse, sautillant et cherchant sans cesse de quoi les rafraîchir ; l’orchestre endiablé par la baguette du chef, survolté ; et les groupes attroupés vers l’entrée et qui riaient aux éclats ! On a l’impression d’allées et venues permanentes, mais les bals sont une sorte de promenade où chacun repère, puis observe mieux, à défaut de tâter, pour enfin choisir la bienheureuse qui subira peut-être les foudres de votre passion ! Pour ma part, et c’est désormais très clair, le tour était joué d’avance.
Quelle idée d’arriver en Pierrot ! J’ai sans doute trop souvent joué avec le feu, mais cette fois j’en termine là, chancelant dans la neige et battu au duel par un Arlequin de malheur ! Son indien d’écuyer a perdu des plumes dans la bataille. Il en est resté une là bas, au bout de l’épée, jetée là au moment même où elle me touchait ! Le souffle léger de l’air fait danser le duvet, le soulevant quelques secondes, puis le retournant pour le laisser retomber à plat sur le sol. À mesure le brouillard s’est encore épaissit. Il fait très sombre à présent, le noir gagne. La neige s’éteint. Mon épée me file des doigts tandis que Jean me pose à terre. Le contact termine de me paralyser. La glace brûle mon bras sans que je ne puisse tenter quoi que ce soit. Mon corps est une enclume et je ne peux dire mot. Du regard je m’adresse à Léon, prince d’un soir, et j’y mets tout le supplice qu’il faut. Rien. S’il restait quelques gestes à faire pour mon bonheur, je n’y ai pas droit, dernier châtiment sur Terre avant que la ribambelle de là haut commence. Blanc. Je cligne des yeux lentement et profondément. Toujours blanc. Silence et grésillements. Rien. Blanc. Ils vont pouvoir l’écrire demain et qui sait, peut-être en tête de journal : « Duel tragique au Bois de Boulogne », suite d’un bal masqué Arlequin tue Pierrot. Page 6.

*Inspiré de Suite d'un bal masqué exposé à Marseille (Musée Cantini) à l'exposition "De la scène au tableau"

J'ai appris il y a quelques jours que Jean-Léon Gérôme sera exposé à l'automne 2010 au Musée d'Orsay à Paris... J'ai donc encore du flair en matière de mode !

3 commentaires:

Béran l'Outang a dit…

c toi ki a écrit ça ?

mumu, la grande fille a dit…

bien sûr !
tu en doute ?
;-)

françoise a dit…

C'est super..;