30 mai 2010

Auteur et voyeur


A force de les entendre dire « tu sais écrire » et de leur répondre « écrire quoi ? », j’ai décidé d’écrire sur rien, comme un peintre pose son chevalet pour reproduire ce qu’il voit.
Dans la scène première, il est allongé torse nu, les jambes repliées sur son drap de bain. Ses côtes, tirées par les bras croisés sous sa tête, bombent et brillent sous la lumière blanche. Près de sa cuisse gauche une bouteille en aluminium. Il n’en a pas revissé le bouchon. De temps à autre il soulève la tête à la force de ses mains, toujours croisées derrière la nuque. A-t-il chaud ? Il surveille sans en avoir l’air. Il se lève promptement. Vite il remet son polo anthracite, ses chaussures sans les lacer et court vers l’ombre, les arbres et les buissons. Il en ressort presque aussi vite un lapin énorme entre les bras. Il revient près de la serviette, retire ses chaussures, se rassoit et boit à la bouteille. Il retire ensuite son polo et se rallonge. Même posture qu’au départ. Le lapin s’éloigne en quelques bonds et se tapit sous les rosiers. L’air est brulant. Odeur des roses, douce et poivrée. On ne voit plus le lapin. L’homme allonge une jambe, laisse l’autre pliée.
Un groupe de trois garçons de type indien s’avance et s’installe sur l’herbe. Insultes amicales, bruits de voix et rires.
L’homme allongé passe ses mains dans la chevelure et en laisse une sur le haut. Il a chaud. Il se redresse sèchement. Élan sur les jambes ; il les serre d’abord contre sa poitrine puis plaque les pieds vers le sol d’un geste rond. Jambes pliées, bras entourant les genoux, buste arrondi.
Des femmes invisibles se nichent dans les ombres et replis de la façade et attendent. Le lapin a de nouveau disparu, continuant sa ronde le long des roses. Personne ne s’en inquiète, pas même l’homme.
Une vieille dame sur le banc tend son visage au soleil. La peau, au front et au nez est rouge vif. Des perles de sueur brillent le long des tempes.
Le lapin ressort des roses et disparaît encore. L’enfant au ballon s’en amuse. L’animal file devant le gamin qui le suit. Immenses oreilles pendant de part et d’autre des yeux globuleux.
Un nuage donne quelques instants de répit. La peau déchauffe immédiatement. Soulagement. Fraîcheur. Cela dure. La scène se voile d’un léger gris.
Un joueur de tamtam sous les arbres démarre une rythmique. D’une main il frappe sur la peau tendue tandis que l’autre agite en contre temps un maracas. Il a un large bandeau sur le haut du front d’où s’échappe de grosses tiges de cheveux agglomérés.
L’homme allongé. Il l'a encore perdu. Il se relève comme la première fois. Il enfile son polo et ses chaussures. Il part vers la droite cette fois, vers d’autres buissons. Au bout de quelques minutes il en ressort seul, les bras ballants. Un peu plus loin. Il avance vers la clôture. Il a repéré. L’animal sort enfin de sa cache et sautille dans l’allée. La dame au banc laisse échapper un gloussement en direction du lapin polisson. Elle connaît l’animal. Elle cause au propriétaire. L’homme inexorablement se rassoit, retire son polo et se rallonge, sur le flanc d’abord, puis bascule sur le dos. De la main gauche il caresse son pectoral.
Le trio de jeunes écoute de la musique et l’accompagne de leurs paroles.
Il fait trop chaud, je quitte la scène les bras pommelés de petites plaques rouges.

1 commentaire:

françoise a dit…

J'aime beaucoup! Cette histoire de lapin fait un peu "Alice au pays des merveilles", mais qui serait écrit avec un scalpel naturaliste au lieu d'être un conte fantaisiste...