12 juin 2010

Chevalet N°2

Scène deux :

Il avait fallu faire un long chemin. Cela ressemblait à une sorte de pèlerinage. Un pèlerinage païen. On avait suivit les stations de métro le long des Grands Boulevards et on se retrouvait enfin, au bout de la rue, face à la Sainte Trinité. Cela avait pris une heure environ. A l’époque du second Empire, ce trajet était peut être quotidien. Il fallait alors tout organiser et comptabiliser le temps de l’aller, partir à dix sept heures du faubourg Saint-Antoine pour assister à l’Office de fin de la journée !

La Trinité est posée sur sa place qui semble davantage une placette, écrasée par les travées d’immeubles haussmanniens. L’église est belle quoique grise ; l’église est Renaissante mais à vau l’eau. On lui agrippe des filets, l’air de rien elle se décatit. Sublime la nuit, elle garde le jour un aspect mystérieux presque entier, malgré la noria des véhicules à ses pieds et l’abject concerto qui en découle, malgré la foule aussi. La Trinité étouffe au beau milieu de ce carrefour urbain, à la croisée de l’artère qui mène à Saint Lazare, du quartier de Montmartre au Nord et de l’opéra à midi. Minable densité, atroce pollution. La Trinité est une butte témoin, un joyau souvenir, un vestige-XIXème en plein cœur d’une métropole devenue mondiale, un Bijou dans un écrin crasseux. Digne parmi le monstrueux, elle persiste ici, niée par tous, mais gisant ad vitam æternam, petit enclos fleuri dans ce paysage inhumain.

« Il est interdit de faire la mendicité à l’entrée et sur les marches de l’église ».

A l’unisson du quartier, le ciel est gris. Dans le petit square au pied du parvis les mamans couvrent leurs bébés, plient bagages et partent esquivant les gouttes. Sur les bancs les parapluies s’ouvrent. On attend calmement que ça passe, assis là alors que les amoureux impatients s’enroulent encore dans l’herbe trouée par les jeux de ballon.

Rue de Londres. Rue Blanche.

On accède à l’intérieur par de petites portes latérales. C’est à cause des travaux. Sous la loggia principale un clochard rôde. Misère ordinaire.

Il faut pousser la porte.

Dedans.

Nous, coupés du monde extérieur, hostile.

Calme.

Le temps ne semble plus tout à fait s’écouler. Beaucoup de chaises, l'assise en paille. Du parquet.

Un petit groupe bavarde silencieusement au premier rang. Un homme en veste de costume et cheveux long s’agite autour de l’autel. Allées et venues, bruits imperceptibles. Une grande femme blonde et forte sort d’une chapelle ardente à gauche. Elle referme la porte vitrée et cherche un mouchoir dans son sac. On ne voit pas qu’elle pleure. Est-elle slave ? Sur les parois de verre un écriteau signale l’Adoration quotidienne. 9 heures à dix-neuf heures. Qu’est-ce que cela signifie ? Invisibles à première vue, les gens sont là dans cette alcôve vitrée, toute fermée. Une femme lit, d’autres veillent devant le Saint Sacrement, jeunes et vieux. Normaux. Est-ce qu’ils prient ? Sont-ils malheureux ? Ils ont l’air de grands poissons tristes dans leur bocal. Le verre ne laisse rien filtrer, mais ce qui semble sûr c’est qu’ils ont envie de souffrir et d’être dans la peine. Ils viennent peut-être tous les jours pour penser à la mort ?

Est-ce qu’on pense moins à la mort dans son salon ?

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